La légende

Eva Lauterlein

2018

Valais, Switzerland

La légende

Les 16 images de La légende agissent sur nous comme le récit d’un songe, voyage incertain où nous guident tour à tour des animaux bienveillants ou hostiles, des hommes, des femmes. Autour de nous, des paysages: une falaise de pierraille, un feu si près de l’eau, le vent dans les arbres... personne n’est pressé. Nos pas scandent un temps ouvert, car c’est ainsi que se forment les images: au rythme de notre marche.

Le décor de cette randonnée onirique est un Valais réinventé par la photographe Eva Lauterlein. L’ombre de la catastrophe y plane, celle de Gondo en octobre 2000, mais il s’y trouve aussi le merveilleux, celui des arbres penchés de Martigny ou des apparitions tutélaires –les rapaces nocturnes et le cheval tranquille. Plus loin sur notre parcours, ce sont des autochtones, parce qu’il n’est de lieu, ici comme ailleurs, qui ne soit habité: par celui qui a vu sa maison emportée par la boue, par celle qui y commence sa vie adulte. Tout cela –les hommes, les bêtes et les choses– une fois photographié, semble appartenir à un autre côté du monde. Et c’est dans cet envers des clichés, envers d’un Valais enfermé dans ses vallées et démesurément exotique, que se dépose la banalité enchantée qui accueille La légende.

Au commencement, au centre et à la fin de la série, il y a des dormeurs. L’une raconte des histoires (Céline Zufferey) et les autres créent des images (Olivier Lovey et Sébastien Agnetti). Et parce qu’ils dorment, nous sommes aussi à l’intérieur de leur sommeil, portés plus librement que nous ne l’attendions dans la richesse d’un canton. Paysage, faune, géologie: tout y est du reste décrit par des légendes précises qui accompagnent les images. Mais là où l’on voulait en savoir plus, ces descriptions se jouent de nous et nous piègent dans une géographie et un temps incernables. Loin d’asseoir des faits, elles ouvrent plus qu’elles ne ferment les possibilités et les combinatoires du récit dont notre regard, avec la photographe, et pourquoi pas avec les sujets des images, devient le coauteur.

Des dormeurs, des guides, des totems, des choses que l’on nomme, une marche dans le vent, au bord du fleuve. Quelques fleurs... c’est par l’ensemble de ses éléments constitutifs que La légende nous imprègnent à notre insu d’un Valais à la fois attendu et mystérieux. Ce Valais familier, parce qu’il est comme tant de lieux, un territoire pluriel que traversent des histoires heureuses et tragiques, peuplé par des êtres aussi divers et intéressants que nous- même qui les regardons. Et ce même Valais pourtant, que nous ne reconnaissons pas, qui nous est étranger, parce que tout autre lieu que soi, tout autre personne qu’ici, est toujours et encore à découvrir, à raconter et à inventer.

texte de David Gagnebin-de Bons

The legend

The 16 images in The legend act on us like the story of a dream, an uncertain journey in which benevolent or hostile animals, men, women guide us in turn. Around us, landscapes: a stony cliff, a fire so close to the water, the wind in the trees... no one is in a hurry. Our steps mark an open time, because that is how images are formed: to the rhythm of our march.

The setting of this dreamlike hike is a Valais reinvented by photographer Eva Lauterlein. The shadow of the disaster hangs over it, that of Gondo in October 2000, but there is also the wonderful, that of the leaning trees of Martigny or the tutelary apparitions - the nocturnal raptors and the quiet horse. Further along our journey, they are indigenous people, because there is no place, here as elsewhere, that is not inhabited: by the one who has seen his house washed away by the mud, by the one who begins his adult life there. All this - them men, animals and things - once photographed, seems to belong to another side of the world. And it is in this opposite of clichés, in this opposite of a Valais locked in its valleys and disproportionately exotic, that the enchanted banality that welcomes La légende is deposited.

At the beginning, in the center and at the end of the series, there are sleepers. One tells stories (Céline Zufferey) and the others create images (Olivier Lovey and Sébastien Agnetti). And because they are asleep, we are also inside their sleep, carried more freely than we expected in the wealth of a canton. Landscape, fauna, geology: everything is described by precise captions that accompany the images. But where we wanted to know more, these descriptions make fun of us and trap us in an incessant geography and time. Far from establishing facts, they open more than they close the possibilities and combinatorics of the narrative of which our gaze, with the photographer, and why not with the subjects of the images, becomes the co-author.

Sleepers, guides, totems, things called things, a walk in the wind, by the river. A few flowers... it is through all its constituent elements that La légende impregnates us without our knowledge with a Valais that is both awaited and mysterious. This familiar Valais, because it is like so many places, a plural territory through which happy and tragic stories pass, populated by beings as diverse and interesting as we ourselves look at them. And yet this same Valais, which we do not recognize, which is foreign to us, because any place other than ourselves, any other person than here, is always and again to be discovered, told and invented.

Text by David Gagnebin-de Bons

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  • L'écrivaine Céline Zufferey, auteure de "Sauvez les meubles" chez ses parents à Granges (VS).

    Writer Céline Zufferey, author of "Sauver les meubles" at her parents' house in Granges (VS).

  • L'image article 358 de Guillaume Collignon, lors de l'exposition "Cold war studies" à la galerie contre contre (St-Maurice).

    The image article 358 of Guillaume Collignon, during the exhibition Cold war studies at the gallery contre contre (St-Maurice).

  • Le grand cheval entre Dorénéaz et Martigny.

    The tall horse between Doreneaz and Martigny.

  • La falaise de Gondo (46.197435,8.135401), mai 2018.

    The Gondo cliff (46.197435,8.135401), May 2018.

  • André Tschérig, appuyé contre le mur de Gondo.

    André Tschérig, leaning against the wall of Gondo.

  • Arbre dans le vent, Dorénaz, mai 2018.

    Tree in the wind, Dorénaz, May 2018.

  • Le photographe Olivier Lovey, originaire d'Orsières, lors d'une tempête.

    Photographer Olivier Lovey, from Orsières, during a storm.

  • La chouette effraie, fauconnerie de Saillon.

    The owl "effraie", Saillon's falconry.

  • La Mercedes en panne, entre Sion et Sierre.

    The Mercedes out of order, between Sion and Sierre.

  • Rosier contre un mur, Martigny, mai 2018.

    Rosier against a wall, Martigny, May 2018.

  • Le hibou grand-duc de la famille Roduit, fauconnier de père en fils, Saillon.

    The owl grand-duc of the Roduit family, falconer from father to son, Saillon.

  • Les arbres penchés de Martigny, février 2018.

    Les arbres penchés de Martigny, February 2018.

  • Voiture ensevelie près de Le Châble, (46.08562,7.195830), mai 2018.

    Car buried near Le Châble, (46.08562,7.195830), May 2018.

  • Marie Ingignoli photographiée dans un jardin.

    Marie Ingignoli photographed in a garden.

  • Départ de feu le long du Rhône, Martigny, mercredi 21 février 2018.

    Start of the fire along the Rhône, Martigny, Wednesday 21 February 2018.

  • Le photographe Sébastien Agnetti, d'origine valaisanne, dans la cour de l'école Montessori à Vevey.

    Photographer Sébastien Agnetti, of Valais origin, in the courtyard of the Montessori school in Vevey.


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